vendredi 16 février 2018

Le service, bordel !


Dans les débats en cours sur le « nouveau service national », on oublie souvent un paramètre essentiel : l’ancien service universel et obligatoire n’a jamais été conçu pour « faire du bien aux jeunes » mais pour servir la nation toute entière. Les citoyens romains ne se réunissaient pas en légions ou les soldats de la 1ère République en demi-brigades pour « créer du lien », « apprendre le vivre ensemble » ou « se brasser » mais bien pour défendre la cité ou la Patrie en danger. Ce n’est que secondairement, en France sous la IIIe République, que l’on s’est préoccupé de donner plus de « contenu » à ce temps obligatoire passé sous les armes.

N’oublions pas que jusqu’à la loi de 1905 le service n’a été obligatoire que pour certains, concrètement des hommes tirés au sort qui ne pouvaient s’en exempter en payant. Ces « mauvais numéros » venaient de la « France d’en bas », ils étaient peu éduqués et par principe peu motivés pour faire une carrière militaire de trois à sept ans selon les époques. On considérait donc qu’on ne pouvait en faire « quelque chose » qu’en les « dressant » (le terme est d’époque) longuement et en les surveillant constamment. Ce n’était pas sans vertu. On ne va pas ensemble au combat sans un minimum de confiance en soi, de cohésion et d’esprit de corps. Les troupes de semi-professionnels du Second Empire se sont souvent battues avec un grand courage mais ce n’était pas suffisant.

Les choses commencent à changer à la fin du siècle. Par obligation tactique d'abord : les armes modernes font que le soldat, qui est principalement un fantassin, se retrouve de plus en plus isolé sur le champ de bataille. Il faut donc qu’il ait en lui une motivation forte pour combattre alors qu’il n’est plus forcément surveillé. Outre les vertus minimales de tout soldat on va donc s’efforcer de lui inculquer des valeurs comme celle du sacrifice au bénéfice de l’intérêt commun. On appellera cela les « baïonnettes intelligentes ». 

C’est une obligation stratégique ensuite. La Prusse et ses alliés, aux armées organisées selon le principe du service obligatoire, ont écrasé l’armée du Second Empire en un seul mois de 1870. Face à cette menace extérieure la Patrie était en danger mortel en permanence, et il n’était d’autre solution que de « mobiliser en masse ». C’est ainsi que l’on est arrivé au service universel et obligatoire en 1905, avec cette correspondance entre citoyens d’alors (sans les femmes et les militaires, à qui le droit de vote est enlevé jusqu'en 1945) et défenseurs de la Patrie. 

On s'est trouvé ainsi avec un système qui combinait les avantages du système antique citoyen = défenseur, c’est-à-dire principalement la masse à bas coût, et du système professionnel avec une force permanente d’active constituée de soldats qui effectuent deux (puis trois à partir de 1913) ans de service, durée jugée (largement à tort mais c’est un héritage de l’époque du dressage) minimale pour former un combattant acceptable. Avec réticence, la République a reconstitué aussi une force conséquente de professionnels pour les affaires lointaines, à la place des conscrits qui y mouraient de maladies (15 000 lors de l’expédition de Madagascar en 1894) et là où ils étaient moins susceptibles de fomenter un coup d’Etat (mais on les fera revenir en France pour mourir quand même). Au total, la France disposait en 1914 d’une armée permanente de plus de 700 000 hommes et d’au moins quatre millions de réservistes. Le conscrit était là pour servir la nation et, parce que c’est indissociable, il était formé aussi à la citoyenneté et au « faire France » (ce qu’on appellait « patriotisme » à l’époque). 

Il ne faut pas imaginer que tout cela s’est imposé facilement, ni que cela a réussi parfaitement. C’est plutôt l’antimilitarisme qui s'est développé à l’époque de la mise en place du service universel d’autant plus que celui-ci coïncidait avec l’emploi des forces armées dans des missions de sécurité intérieure (il est vrai surtout des missions de répression). Des gens qui pouvaient publier vivaient désormais dans les casernes et y ont décrit un univers entre celui prôné par le capitaine Lyautey dans son « rôle social de l’officier » et celui du soldat « juste milieu entre l’homme et la chose ». Pour autant la chose était globalement acceptée, et de plus en plus avec le temps, car il y avait une menace majeure à nos frontières. Le mal était considéré comme nécessaire.

Faisons un petit bond dans le temps. En 1965, innovation majeure, la notion de service est élargie et celui-ci devient « national », incluant le service militaire mais aussi désormais la coopération, l’aide technique dans les DOM-TOM, puis dans la gendarmerie, la police nationale  et la sécurité civile. Autrement dit, la notion de service à la nation ne passe plus par le seul service des armes mais par celui de l’Etat, potentiellement dans toutes ses composantes. Il faut surtout noter que l’on a commencé à déconnecter ainsi la notion de service de celle de réponse à une menace militaire.

Dans les faits, cet élargissement existe aussi parce que la composante « capital » des armées prend le dessus sur le « travail » et qu’on ne sait plus très bien dans les corps de troupe quoi faire de 400 000 jeunes hommes. On cherche donc des formes de substitution jusqu’à même un étrange service national en entreprises privées. Il est vrai que le service militaire n’est pas non plus extraordinairement populaire à l’époque (les armes c’est mal, le patriotisme c’est ringard, on a autre chose à faire, etc.) et beaucoup, dont des défenseurs actuels du SNU, s’efforcent d’y échapper ou tout au moins d’en effectuer un le moins pénible possible. 

Quand on s’aperçoit qu’un impôt n’est plus universel car beaucoup y échappent par l’évasion, l’acceptation (et la productivité) de cet impôt s’effondre. Pour empêcher cette évasion, il n’y a guère d’autre solution que la « possibilité du gendarme », pour paraphraser Florence Parly, qui semble l’exclure du nouveau projet. S’il n’y a pas de gendarme, il y aura forcément des resquilleurs en nombre croissant jusqu’au moment où celui qui paiera encore cet impôt se verra comme un « pigeon ». Obligation implique donc coercition, ce qui là encore n’apparaît guère dans les débats en cours. Que risquera concrètement celui qui refusera d’effectuer ce nouveau service ? Fera-t-il de la prison alors qu’il refuse un travail forcé ? Devra-t-il payer une amende comme à l’époque du tirage au sort ? 

L’ancien service s’est effondré avec une étonnante rapidité avec la fin de la guerre froide. Le refus d’engager des soldats appelés pendant la guerre du Golfe a consacré la jurisprudence Madagascar (malgré les progrès de la médecine tropicale). La fin de l’URSS a consacré de la même façon qu’il n’y aurait pas d’engagement de conscrits aux frontières avant longtemps (mais combien de temps ?). Dans ces conditions, personne n’a vraiment défendu le maintien d'un service militaire devenue peu utile malgré ses vertus supposées et les attentats islamistes de 1995 ou les troubles au « vivre ensemble » déjà largement constatés.

On notera au passage que si la raison première du service militaire avait disparu, celle des autres formes de service national perdurait quand même, puisque l'action de l’Etat est permanente. Ces autres formes se sont pourtant évanouies également. Bien entendu avec la fin de la forme active de service a disparu aussi celle de réserve, celle-ci étant réduite en volume de plus de 98 %. Ce déballonnement rapide a montré combien tous les discours sur les valeurs étaient finalement faibles devant le désir d’échapper à la charge du service et celui de faire des petites économies sur le service public. A cette époque notre élite de « premiers de cordée » était plutôt la première sur le drap noué qui permettait de s'échapper de la prison.

Voilà donc revenu l’idée de service universel (dont on rappellera qu’il a été présenté initialement comme « militaire »). Fort bien mais pour quoi faire ? Rappelons encore une fois que le service a été conçu comme un moyen permettant de développer les ressources de l’Etat, non pas par une taxe supplémentaire mais par un don de temps de travail (et parfois un don de vie). Remettre en place un service ne peut donc se concevoir que pour aider l’Etat dans ses missions premières. Or, il se trouve effectivement qu’il en a bien besoin. L’effort consacré à ces missions premières, les quatre ministères régaliens, est passé de 4,5 % du PIB au moment de la suspension du service à 2,8 % aujourd’hui. Il n’y a pas de lien mais considérons que pour le même effort (faible, n’en déplaise aux pourfendeurs de l’affreuse dépense publique), le maintien du service national aurait peut-être permis de faire plus. En d’autres termes, le service universel n’est acceptable que s’il apporte plus à la nation qu’il ne lui retire de ressources.

Ces ressources nécessaires, et qui manqueront donc directement à l’Etat ou indirectement par tout ce que les appelés ne créeront pas pendant leur service, peuvent difficilement être anticipées précisément mais elles se chiffrent en milliards d’euros. Il faut donc que le bénéfice pour la nation, encore moins mesurable, aille au-delà de cet investissement énorme. Le SNU ne peut être utile qu’en engageant massivement les 800 000 jeunes d’une classe d’âge dans tous les services de l’Etat ou les associations d’utilité publique. Il ne peut être utile que si on y dépasse le stade de l’apprentissage, qui est un investissement (et donc un affaiblissement momentanée) de la structure d’accueil, pour celui du retour de cet investissement par un travail utile et immédiat mais aussi potentiel et futur. Un service ne sera utile enfin à la nation que s’il est aussi rentable sur la durée, autrement dit avec une réserve que l’on pourra solliciter en cas de besoin, sur le modèle des pompiers volontaires par exemple ou des, désormais rares, réserves militaires.

On aura alors, et seulement alors, quelque chose d’à la fois utile pour la nation et d’acceptable pour les finances publiques (à condition de dépasser le bout du nez budgétaire). On s’apercevra ensuite qu’effectivement cela entraîne quelques bienfaits pour la formation de nos citoyens. On s’apercevra aussi que si le moi narratif de beaucoup enjolivera les choses quelques années plus tard, ce service sera d'abord ressenti comme une charge et que beaucoup essaieront d’y échapper. Si rien n’est prévu pour dissuader cette tentation, rien n’empêchera le délitement du système.

A partir du moment où il est obligatoire un service est forcément un « mal nécessaire ». Il ne peut être légitime et donc durable que tant que le « nécessaire » l’emporte sur le « mal ».

lundi 12 février 2018

Les légions dangereuses


La politique d’Israël vis-à-vis du conflit syrien est d'une grande cohérence car elle est ambiguë. On ne peut guère soupçonner l’Etat hébreu d’amitié particulière pour le régime de Damas et on imagine mal des députés de la Knesset venir se compromettre avec Bachar al-Assad. Pour autant, la situation politique en Syrie d’avant 2011 avait au moins le mérite de la clarté et la ligne de cessez-le-feu le long du plateau du Golan était la limite d’Israël la plus calme. Le déclenchement de l’insurrection a troublé ce paysage. On y passait en effet de la certitude de la malfaisance à un spectre très large où la probabilité d’un autre mal, des Frères musulmans au pouvoir jusqu’à l’implantation dans le pays d’organisations jihadistes, paraissait plus forte que celle d’une démocratie apaisée et favorable. Dans le même temps, il est rapidement apparu que la victoire d’Assad passait par l’intervention et la présence d’autres ennemis, jugés, à tort ou à raison, peut-être encore plus dangereux pour Israël : l’Iran et son allié le Hezbollah.

Entre toutes ces évolutions plutôt déplaisantes et loin des engagements verbaux sans volonté d’agir des Occidentaux (sinon par des intermédiaires plus faibles que fiables), Israël est resté dans l’expectative mais prêt à frapper.  Pour paraphraser Péguy, peu importait à Israël que l’on sache que ses mains étaient pures, pourvu que l’on sache qu’il avait des mains. Plus précisément, Tel Aviv a rapidement fait comprendre par déclarations, messages discrets ou par des actes qu’il ne tolérerait pas la mise en place en Syrie d’une force à la fois ouvertement hostile et susceptible de frapper son propre territoire.

Dans l’état actuel des structures militaires de la région, une force capable de faire mal à Israël, c’est surtout une organisation capable de frapper les ports ou l’intérieur du pays avec des projectiles, roquettes, missiles voire des drones, suffisamment nombreux, précis et puissants pour franchir le réseau de défense antiaérien « multicouches » le plus dense du monde. C’est aussi éventuellement, et dans une moindre mesure, la possibilité d’effectuer des raids au sol par une infanterie suffisamment furtive et légère pour franchir les barrières de défense. Tout le reste, comme les colonnes blindées du Hezbollah qui paradaient à al-Qousayr en novembre dernier, est trop lourd, trop visible, pour échapper à la puissance de renseignement, de feu, éventuellement de choc, de Tsahal, du moins tant qu’il dispose de la suprématie aérienne.

Dans la vision israélienne, hostile signifie clairement la « coalition iranienne » en Syrie avec l’organisation Qods des Gardiens de la Révolution islamique (GRI), les milices chiites étrangères, surtout afghanes et irakiennes, et en premier lieu le Hezbollah, présent depuis cinq ans en Syrie avec 5 à 8 000 hommes. Fer de lance de presque toutes les opérations du camp loyaliste, l’infanterie du Hezbollah est sans doute la meilleure du monde arabe. Surtout, l’organisation dispose d’une force de frappes à distance de six à dix fois plus volumineuse que lors de la guerre de 2006 et avec des engins plus sophistiqués qu’à l’époque. Cette force peut déjà frapper depuis le Liban mais avec le risque, comme en 2006, que les actions israéliennes en retour non seulement fassent du mal à l’organisation mais touchent aussi collatéralement la population libanaise. La dissuasion réciproque, avec ses dégâts mutuels assurés, fonctionne donc bien le long de la frontière libanaise même s’il s’agit d’une dissuasion instable. Une force de frappes de même type placée en Syrie n’engendrerait pas les mêmes risques car les réponses israéliennes ne toucheraient éventuellement « que » la population syrienne, malheureuse peut-être mais étrangère. Autrement dit, pour les GRI ou le Hezbollah il sera plus facile d’utiliser de telles armes depuis la Syrie que depuis le Liban. On peut même imaginer l’emploi d’une « organisation masque » qui agisse à la place du Hezbollah afin de déconnecter encore plus le Liban de cette affaire. D’un point de vue opérationnel, les lanceurs à plus longue portée peuvent être utilisés depuis de nombreux emplacements en Syrie, la montagne Qalamoun par exemple. Les projectiles à courte et moyenne portée, de loin les plus nombreux, nécessitent en revanche d’être tirés près du territoire israélien. C’est là que la zone limitrophe du plateau du Golan prend une importance stratégique particulière.

Pour empêcher la mise en place de cette force hostile, plusieurs modes d’action étaient possibles. Il a été décidé de n’agir, au moins dans un premier temps, que dans une « boite stratégique » réduite selon la méthode que l’on peut qualifier du « rhéostat ». Des lignes rouges précises sont établies- franchissement de la frontière et de l’espace aérien israéliens, construction de bases ou d’ateliers de construction, mise en place d’armes sophistiquées, ravitaillement du Hezbollah, présence près du Golan-dont le franchissement (décelé) suscite immédiatement un raid de destruction. Profitant de l’incapacité des forces locales à les empêcher, plus d’une centaine de raids ont été ainsi lancés depuis l’arrivée de la « coalition chiite » fin 2012. Dans cette petite guerre, les paramètres de la boite stratégique, espace, publicité et niveau d'emploi de la force, sont restés minimaux. Ils ont été respectés également par l'ennemi sauf en janvier 2015 avec l’attaque d'une patrouille israélienne le long de la frontière libanaise en riposte à une frappe aérienne contre une « présence décelée » du Hezbollah  près de Qouneitra, sur le Golan.  

Cette stratégie d’endiguement a plutôt bien fonctionné pendant plusieurs années. Il est vrai aussi que la « coalition iranienne » était surtout occupée à combattre une rébellion sunnite qui avait tendance à prendre le dessus en particulier en 2015. D’un point du vue israélien, s’il était impossible de prédire ce que donnerait une victoire rebelle, on pouvait au moins en espérer le départ des Iraniens et du Hezbollah.

L’intervention russe en septembre 2015 a changé la donne. Dans l’immédiat, le corps expéditionnaire russe disposait des moyens d’entraver la liberté d’action de l’aviation israélienne. La Russie, qui a établi des contacts permanents avec Israël, a cependant décidé de ne pas le faire et de fermer les yeux sur les raids israéliens. Elle s’est placé ainsi en porte-à-faux par rapport à ses alliés mais a conservé un instrument de pression sur tous les acteurs. Israël a pu ainsi maintenir sa campagne aérienne fragmentaire et à bas bruit. A plus long terme cependant, l’intervention russe a aussi renversé la tendance stratégique. Le camp loyaliste, qui reculait en 2015, a repris le dessus. Cela a permis aux « Iraniens » de s’étendre sur le territoire et dans un premier temps d’aborder les frontières jordanienne et irakienne et donc possiblement de former un corridor d’approvisionnement depuis l’Iran. En 2017, la nouvelle politique américaine, hostile à l’Iran et ses alliés, aurait pu changer à nouveau la donne dans le sens cette fois des intérêts israéliens. Ce ne fut que partiellement le cas. En soutenant les Forces démocratiques syriennes, force commune arabe et kurde, il a été possible de contrôler une grande partie de l’Euphrate et de l’Est syrien et d’entraver la constitution du corridor iranien. D’un autre côté, les Américains ont cessé d’aider le Front Sud, la coalition rebelle qui tient la majeure partie de la zone contiguë au plateau du Golan.

Le plateau était au départ lui-même une zone tampon. Depuis l’accord 1974, il s’est y ajouté une ligne de séparation surveillée par une force des Nations-Unis et large de quelques kilomètres. Avec la guerre, cette nouvelle zone tampon est devenue un refuge des milliers de civils en fuite. Au nord de cette ligne la région druze de Khader est loyale à Assad à l’exception de la petite poche de Beit Jinn tenue par la coalition jihadiste Hayat Tahrir al-Cham (HTS), au sud le groupe Jaysh Khalid ibn al-Walid affilié à l’Etat islamique tient une petite zone de 200 km2 entre le Golan et la frontière jordanienne. Entre les deux, et à l'exception la route entre Damas et Deraa, la région est tenue par le Front Sud. A l’exclusion des deux petites poches jihadistes, toute la région a été inclue dans la liste des zones dites « de désescalade », c’est-à-dire gelée et entourée d’une ligne de surveillance. La situation y est donc suspendue.

Depuis la fin de 2017, la stratégie de l’endiguement est mise sous tension par la liberté d’action et la confiance nouvelle du régime d’Assad et de l’Iran. Le 9 février dernier, les GRI ont franchi ouvertement une ligne rouge avec l’envoi d’un drone au-dessus du Golan, prélude peut-être à une embuscade anti-aérienne. Dans l’action de riposte qui a suivi et pour la première fois depuis 1982, un appareil israélien a été détruit par la défense anti-aérienne syrienne, événement suffisamment rare pour être présentée comme une victoire. Israël a été obligé de compenser en organisant avec succès un important raid de représailles qui, en détruisant une part importante du système anti-aérien syrien, sortait de la boite stratégique par son ampleur inédite et sa publicité. 

Les deux adversaires peuvent décider désormais de revenir prudemment à la situation antérieure de guerre larvée. Ils peuvent décider aussi, et il suffit qu’un seul le fasse, d’élargir la boite en se lançant dans une guerre d’usure, à la manière de l’affrontement israélo-égyptien de 1967 à 1970. Cette guerre d’usure peut aussi rester limitée au territoire syrien ou s’étendre au moins au Liban, rester au stade d’attaques ponctuelles ou déboucher sur une double campagne de bombardements. Tout est possible mais rien n'est probable, car il existe malgré tout deux éléments modérateurs : le premier est que justement par dissuasion mutuelle personne ne veut d’affrontement généralisé, le second est la Russie qui dispose de la capacité de changer la situation, en décidant de ne plus fermer les yeux par exemple sur les raids israéliens. Pour des raisons opérationnelles autant que diplomatique, Israël a tout intérêt à ce que la Russie reste dans son rôle de médiateur.

A terme, se posera aussi la question de la zone limitrophe du Golan. La reprise de contrôle de la région par le régime de Damas n’est pas encore d’actualité mais elle peut le devenir rapidement et il sera difficile de l’empêcher. Cette opération de reconquête peut prendre plusieurs configurations, suivant la présence ou non, du corps expéditionnaire russe, des GRI ou du Hezbollah eux-mêmes plus ou moins dissimulés. S’y opposer directement par une campagne aérienne serait, une nouvelle fois, élargir le conflit avec tous les risques inhérents. Une autre solution, non exclusive, consisterait à renforcer le Front Sud et d’en faire une force de procuration israélienne à la manière de l’ancienne Armée du Liban sud. Ce renforcement peut se faire directement, par le biais notamment de l’« unité de liaison syrienne », une structure israélienne agissant officiellement pour fournir de l’aide humanitaire le long de la zone de séparation ou avec l’aide des pays arabes, désormais alliés discrets d’Israël. Cette force pourrait soit résister au régime, avec un appui plus ou moins fort de Tsahal, soit négocier avec lui la sous-traitance de la sécurité dans la région en échange de la reconnaissance de son autorité. Là encore la médiation russe sera sans doute indispensable.

Dans cette nouvelle phase du conflit syrien, les incertitudes sont nombreuses et elles ne concernent pas seulement Israël. Jusqu’à présent, tous les acteurs, également rationnels, ont contenu leur affrontement dans un cadre « sous le seuil » d’un affrontement généralisé. Il est très probable qu’il en sera encore ainsi pendant longtemps au moins jusqu’à une nouvelle rupture stratégique, que personne ne peut prévoir actuellement.

lundi 5 février 2018

Mais où est donc passée la dissuasion conventionnelle ?

"L'ensemble des capacités et des ressources humaines et technologiques, militaires et civils, contribue à dissuader des adversaires potentiels de s'en prendre à la sécurité de la France" Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, 2008.

La dissuasion consiste à empêcher un adversaire d’entreprendre une action indésirable en lui démontrant la futilité de son entreprise et/ou en le menaçant de représailles supérieures aux gains qu’ils pourraient espérer en agissant. Toute stratégie de dissuasion repose à la fois sur des éléments matériels visibles multipliés par l’affichage d’une détermination à les employer le cas échéant. Bien entendu, il existe de multiples moyens et manières de mettre en œuvre une stratégie de dissuasion. Or, par une étrange dérive, ce terme est désormais monopolisé en France par les « nucléaristes ». Vous pouvez chercher dans les documents officiels produits depuis quelques années, vous n’y trouverez plus le terme de « dissuasion » qu’associé, collé même, à « nucléaire ». 

La raison qui est invoquée hors de ce milieu est simple. La fonction stratégique « dissuasion » est depuis les années 1960 le socle de notre politique de défense. Tout ce qui en relève est intouchable dans le cadre d’une pression permanente sur les budgets. Se l’accaparer à l’associant aux forces nucléaires, et en expliquant que leur environnement immédiat non-nucléaire est indispensable à leur protection et à leur bon fonctionnement, est un excellent moyen de sanctuariser des ressources budgétaires rares. Inversement, en parvenant à exclure l’idée que cette fonction stratégique puisse être assurée par des forces conventionnelles, on affaiblit celles-ci sur le champ de bataille des finances. 

Peut-être est-ce de la paranoïa corporatiste, toujours est-il que cette manœuvre, soutenue très probablement par le monde nucléaire civil, si elle n'existe pas a quand même parfaitement réussie. La dissuasion nucléaire c'est la paie.

Le problème c’est que la « dissuasion conventionnelle » ça existe quand même. Michel Debré expliquait en janvier 1972 dans la Revue Défense nationale que dissuader de s’en prendre au territoire national ne pouvait être crédible si on ne protégeait pas également et avec des moyens conventionnels tout ce qui nous touchait hors de nos frontières. On peut d’ailleurs se demander au passage qu’elle est la mission principale des forces de souveraineté dans les DROM-COM, sinon de dissuader. Avec quelques soldats au sol et parfois une frégate au large, la France empêche le Vanuatu de venir planter son drapeau sur l’île Mattew, au sud-est de la Nouvelle-Calédonie. On pourra évoquer une « présence », voire une mission de « prévention » pour éviter de parler de dissuasion mais c’est bien de cela dont il s’agit. Si le Vanuatu ne le revendiquait pas, il n’y aurait aucun besoin de « présence » sur cet ilot désertique. On empêche, donc on dissuade.

Quelques années après le Ministre d’Etat Debré, le général Méry, chef d’état-major des armées, expliquait que le haut du spectre dissuasif contribuait aussi à l’intervention des forces du bas du spectre. Cette intervention peut prendre des forces diverses, y compris la dissuasion,  sinon, il faudra expliquer, par exemple, ce que faisait la force Manta (puis Epervier) en 1983 au Tchad, en empêchant les forces libyennes et leurs alliés de s’engager au sud du 15e (puis 16e) parallèle, fixé comme « ligne rouge ». 

Après, encore une fois, cela ne peut pas fonctionner. A la même époque, le déploiement d’une division multinationale à Beyrouth et de puissantes forces aéronavales à proximité n’a pas empêché de se faire attaquer violemment puis de se replier piteusement. Trente ans plus tard, quand Laurent Fabius annonçait avec vigueur que l’emploi d’armes chimiques par le régime d’Assad ferait l’objet d’une riposte massive et immédiate, il tentait bien une manœuvre de dissuasion et n’envisageait évidemment pas l’emploi d’armes nucléaires. Il démontrait surtout qu’il est risqué de définir une ligne rouge et d’attendre que ce soit les autres qui la fassent respecter. La détermination sans moyens, et notamment sans moyens indépendants, n’est qu’agitation.

On peut alors argumenter que ces dé-ballonnements et d’autres, quelle que soit l’appréciation que l’on puisse porter sur les événements qui y ont conduit, ne contribuent pas à renforcer la composante « détermination politique » indispensable à tout opération de dissuasion. Pour préserver la dissuasion « haut de spectre », celle où il est question des intérêts vitaux de la France, on a peut être alors considéré qu’il fallait la dissocier de ces opérations réelles où les décideurs peuvent étaler leurs faiblesses, comme si ce n’était pas les mêmes décideurs qui seraient également à la manœuvre dans ces situations extrêmes. Quand on ne peut pas changer les choses, on change les mots.

Tout cela est quand même grave pour notre politique de défense mais peut-être surtout pour la réflexion stratégique, déjà bien contrainte par le souci de bon élève de s’aligner sur les doctrines de l’OTAN. Quand on commence à exclure l’emploi de certains termes, l'expression voire la pensée de certaines idées on se trouve bien dans un processus de dogmatisation et le dogme c’est ce qui précède souvent la mauvaise surprise. La dissuasion est un spectre mais ne doit pas devenir un fantôme.