lundi 21 mai 2018

Tactimétrie


Du combat rapproché et du sport collectif : aujourd’hui, l’approche scientifique

Le 13 novembre 1960, au Stade Silvo-Appiani de Padoue, l’Inter Milan subissait une défaite humiliante en septième journée de série A. C’était la troisième journée sans victoire pour le nouvel entraîneur Helenio Herrera. Ereinté par la presse, Herrera remet tout à plat. A partir des observations des matchs (il note alors tout de la qualité de l’herbe des terrains aux tics techniques de ses jours en passant par les trajectoires des ballons) et de l’étude des idées des autres jusqu'à loin dans le passé, il met en place un nouveau système : le « catenaccio » (verrou), avec une défense renforcée grâce au libero et une capacité de contre-attaque verticale ultra-rapide, système qui va lui permettre de s’imposer dans le championnat italien et même en Europe, en prenant simplement moins de but (0,9 en moyenne par match contre 1,7 marqués pendant huit ans) que les adversaires. On en reparlera.

Ce qui est intéressant dans les sports collectifs pour qui étudie le combat, c’est qu’on s’y affronte aussi de manière directe et dans un cadre très contraint. Il y a peu d’innovations techniques dans les sports collectifs (de nouveaux ballons, quelques équipements personnels plus sophistiqués mais guère plus) et donc une obligation d’innover dans tous les autres champs. Ces innovations de structures ou de méthodes, de loin les plus nombreuses dans tous les domaines, surviennent après un changement de regard, parfois soudain par intuition, mais bien plus souvent par une analyse rigoureuse.

En 1977, l’historien Bill James publie Baseball Abstract, qui popularise l’analyse mathématique du base-ball (ou sabermetrics par référence à la SABR, Society for American Baseball Research, une société fondée en 1971). Il faut cependant attendre en effet le début des années 2000 et une grande nécessité, une très faible masse salariale pour un club de Major League baseball, pour que Billy Beane, le directeur-général des Athletics d'Oakland, l'adopte

Le plus intéressant de cette histoire (décrite en 2003 dans Moneyball de Michael Lewis et dans un film éponyme [ou « Le stratège »] en 2011) est que cette étude rationnelle a montré que les critères qui étaient utilisés « habituellement » par tous les clubs pour recruter des joueurs étaient complètement dépassés. On recrutait donc très cher des joueurs pour de mauvaises raisons, et par voie de conséquences, il était possible d’acquérir des joueurs en réalité plus performants mais sous-estimés. A partir de 2002, l’équipe atypique des Athletics a pu ainsi rivaliser avec les meilleures équipes de MLB avec une masse salariale trois fois inférieure, jusqu’à ce que les grandes équipes intègrent  à leur tour cette innovation (et le succès de Moneyball n’est pas étranger à ce retournement).

Ce qui est intéressant aussi c’est qu’en réalité cette méthode scientifique était déjà employée dans d’autres sports. Encore fallait-il regarder hors de son centre d’intérêt et son domaine de compétence pour trouver des idées nouvelles. Cette configuration mentale en T (compétence profonde + ouverture d’esprit), on pouvait dès l’époque de Baseball Abstractla retrouver  à Kiev chez Valeri Lobanovksi, entraîneur du Dynamo. Lobanovksi présentait la caractéristique, courante à cette époque en URSS, d’avoir été à la fois un bon joueur de football, médaille d’or de mathématique dans son lycée et diplômé d’ingénierie de chauffage de l’institut polytechnique de Kiev.

Lui aussi, lorsqu’il prend la tête du Dynamo en 1973 et comme Billy Beane plus tard, est confronté au problème du manque de ressources. Le football n’est pas prioritaire dans une URSS où les fonds sont centralisés et les joueurs sont de semi-amateurs qui doivent se confronter aux clubs professionnels européens (dont Saint-Etienne en demi-finale de Coupe d'Europe). Par nécessité (mais ce n’est pas le seul à devoir face au même défi) et par goût, il entreprend de remettre les choses à plat et de pratiquer un « football scientifique ». Lobanovski est le premier à utiliser les nouvelles technologies de l’époque (informatique, cassettes vidéos) pour accumuler le maximum de données sur ses joueurs, ceux des autres clubs, toutes les méthodes et systèmes de jeu utilisés par les autres. Il est le premier aussi à s’entourer de scientifiques, comme le Dr Anatoliy Zelentsov, spécialiste de bio-énergie (avec qui il écrit Base méthodologique du développement de modèles d’entraînements) mais aussi des psychologues et même des philosophes. Curieux, il s’intéresse aussi au fonctionnement du cirque de Moscou ou le Bolchoï dont il tire de précieux enseignements.

A partir de toutes ces analyses, Lobanovski modélise le jeu (14 tâches individuelles pour les attaquants, 13 pour les défenseurs, 20 actions de coalition) et définit un modèle de jeu jugé optimal (où l’aléatoire est réduit au maximum) avec les joueurs dont il dispose : un 4-4-2 avec milieu en losange et des schémas collectifs appris par cœur par drill. S’appuyant à l’époque sur une grande longévité de joueurs (et de l’entraîneur), Lobanovski fait du Dynamo une « machine » remarquablement bien organisée et performante jusqu’au moment où ses innovations sont copiées, son système de jeu étudié et contré. Surtout l’environnement économique et sociologique change radicalement avec la fin de la guerre froide et il ne peut plus bénéficier de la stabilité nécessaire à l’efficacité du système.

Le monde militaire sait aussi parfois faire des observations rigoureuses du réel et elles donnent souvent des résultats surprenants. A la fin du XVIe siècle, Maurice de Nassau qui dispose lui aussi de ressources limitées face à la puissante Espagne fait analyser rationnellement le combat de l'époque. Il en déduit une optimisation du comportement des hommes sur le champ de bataille, matérialisé par les fameuses planches où, trois siècles avant le taylorisme, les gestes des soldats sont découpés et minutés. S’il mécanise le comportement des hommes, il assouplit le fonctionnement des unités de combat et en obtient une « productivité tactique » très supérieure à ce qui fait alors. 

Si Maurice de Nassau est un enfant de la Révolution des sciences (exactes) de son époque, Ardant du Picq, moins de trois siècles plus tard, accompagne la naissance des sciences humaines. Il est le premier à s’intéresser scientifiquement (par le biais d’enquêtes et de sondages) au comportement des hommes sur le champ de bataille. Notons qu’il agit ainsi en amateur éclairé, de soldat qui va vers les sciences, et qu’il perdra la vie au cœur de son domaine d’étude. 

Quelques dizaines d'années plus tard, à la fin des années 1930 puis dans les années de guerre, une analyse rigoureuse du combat d’infanterie « tel qu’il se pratique » aboutit à des observations étonnantes, en particulier celle que montrait que tout, ou presque se passait à moins 400 mètres. Dans ces conditions, il n’était pas forcément utile de disposer de munitions capables de frapper avec précision jusqu'à 800 mètres. Avec des munitions moins puissantes que celles des fusils mais avec un peu plus que celles des pistolets mitrailleurs, il devenait possible de concevoir une arme capable de tirer au coup par coup ou en rafale sur la majorité de l’espace de combat d’un fantassin. C’est ainsi qu’est né le fusil d’assaut, dont la variante AK-47 et ses dérivées ont eu une influence forte sur l’évolution du monde. L’observation des combats aériens au Vietnam a mené à une révolution des méthodes d’entrainement des pilotes américains et un accroissement spectaculaire de leur efficacité.

L’observation des choses ne débouche pas forcément sur des changements profonds mais elle s'avère toujours utile ne serait-ce que pour confirmer que le système en vigueur fonctionne bien, en attendant, en combat comme en sport, les adaptions de l'adversaire. Cette observation peut être surtout, on l’a vu, la source d'innovations radicales ou même de rupture. Dans ces conditions pourquoi ne le fait-on plus régulièrement voire de manière permanente ?

En premier lieu, parce que cela demande des ressources et des efforts, ces mêmes ressources que l’on supprime en premier lorsqu’on veut faire des économies à court terme et que l’on préserve lorsqu’on réfléchit à long terme. En France, outre les initiatives de certains corps et unités élémentaires, le combat rapproché aux petits échelons est étudié par deux laboratoires principaux : les Commandement des opérations spéciales et la Direction des études et de la prospective (EDP) de l’infanterie, et particulièrement son Bureau études générales et doctrine. Ils font un travail remarquable mais leurs moyens, notamment humains, sont limités, loin de la Close Combat Lethality Task Force mise en place en février 2018 par le Département de la défense américain avec des moyens conséquents et directement rattaché au Secrétaire.Surtout, il faut en comprendre la nécessité et avoir conscience limites des habitudes et des croyances, qui sont destinées là-encore à être périmées un jour. Le vrai professionnel cultive le doute. 

Pourtant que d’économies, et avant tout en vies humaines, en observant, expérimentant, encourageant les exercices et les combats réels dans le détail. Où se trouve la banque de données qui compile les retex détaillés de tous les combats d’infanterie depuis cinquante ans ? Est-on capable d’expliquer en détail comment sont tombés les 600 soldats morts et les milliers de blessés  « pour la France » depuis la guerre d’Algérie et d’en tirer des enseignements ? Existe-t-il un équivalent à la Society for American Baseball Research consacrée au combat, une Académie du combat rapprochée qui rassemblerait autour des institutions des experts bénévoles (ou réservistes) militaires ou civils venus d’horizons divers ? Encourage-t-on les idées des chefs de groupe, de sections et de compagnie ? Comment peut-on expérimenter au plus petits échelons ? Avec quels moyens ? Existe-t-il des instruments de simulation efficaces du combat rapproché ? J’ai vu dans un manuel de la Seconde Guerre mondiale et réalisé moi-même (ce qui m’a été utile un jour) des études sur le comportement tireur-cible (combien de mètres peut-on parcourir face à un tireur en attente, surpris, etc.) pourquoi cela n'existe-t-il pas au niveau national ? Pratique-t-on des expérimentations bioénergétiques avec capteurs ? 
Il est temps de travailler comme au XXIe siècle.


Raphaël Cosmidis, Christophe Kuchly, Julien Momont, Les entraîneurs révolutionnaires du football, Solar, 2017.
Jonathan Wilson, Inverting the Pyramid: The History of Football Tactics, Orion, 2008.
Michael Lewis, Moneyball: The Art of Winning an Unfair Game, WW Norton & Co, 2003.

samedi 19 mai 2018

Malheur au vainqueur-Une analyse de la guerre de Gaza (2009)



Déjà publié le 19 novembre 2012

Fiche au chef d’état-major des armées, février 2009.

Dans De la guerre, Clausewitz décrivait la guerre comme l’affrontement de deux trinités associant chacune un gouvernement, un peuple et une armée. Dans son esprit, cela se traduisait par un duel gigantesque entre deux forces armées jusqu’à l’écrasement de l’une d’entre elles. Privé de leur centre de gravité, l’Etat et le peuple n’avaient alors plus qu’à se soumettre au vainqueur sur le champ de bataille. Ce schéma s’est trouvé mis en défaut lorsque les Etats n’ont plus affronté d’autres Etats mais des « organisations » dont le centre de gravité n’était plus leur armée, généralement modeste, mais le soutien de la population, transformant le « duel » en « opération au milieu des gens ». 

Dans le cas de l’opposition entre Israël et le Hamas, cette asymétrie est encore accentuée par les particularités des deux adversaires. David devenu Goliath, Israël associe un pouvoir faible car instable, une armée très puissante et une population de plus en plus radicale. La population juive la plus traditionaliste représentera la moitié de la population dans vingt ans.

Face à lui, le Hamas a un « pouvoir » déterminé jusqu’au fanatisme, une milice matériellement très faible et une population encore plus radicalisée que celle d’Israël. En 2002, une étude a conclu que 50 % des Palestiniens entre 6 et 11 ans ne rêvaient pas d’être médecin ou ingénieur mais kamikaze.

Faute d’une volonté capable d’imposer une solution politique à long terme, Israël est piégé par cette armée à qui il doit sa survie et qui ne peut que lui proposer des solutions sécuritaires à court terme. Arnold Toynbee, parlant de Sparte, appelait cela la « malédiction de l’homme fort ».

Le syndrome spartiate

Dans sa stratégie militaire, Israël raisonnait traditionnellement en fonction de trois types de menaces : intérieure (les mouvements palestiniens), proche (les Etats arabes voisins) et lointain (l’Irak ou l’Iran nucléaire) en essayant de concilier les réponses militaires en une doctrine unique, combinaison de la « muraille de fer » décrite par Zeev Jabotinsky dans les années 1920 et de la « révolution dans les affaires militaires ». Par l’association de la dissuasion nucléaire, de la barrière de sécurité, du quadrillage de la population palestinienne et d’une forte capacité de frappe conventionnelle à distance, Tsahal pensait avoir trouvé la parade à toutes les menaces. En réalité, cette « grande théorie unifiée » avait créé de nouveaux acteurs : les proto-Etats périphériques comme le Hezbollah au Sud-Liban et le Hamas dans la bande de Gaza, nés et vivant plus ou moins de l’affrontement avec Israël.

Le pouvoir israélien actuel est incapable de gagner la paix, le Hamas est incapable de gagner la guerre contre Israël mais les deux peuvent espérer gagner « à » faire la guerre à des fins de politique intérieure. Le 4 novembre 2008 (jour de l’élection de Barack Obama  afin de passer inaperçu), le gouvernement israélien a proposé l’affrontement avec un raid tuant six Palestiniens et le Hamas a accepté en ne renouvelant pas la trêve. On se trouve ainsi dans une forme de guerre plus proche du jeu de go que du jeu d’échec car les deux adversaires savent que cela se terminera non pas par un échec et mat mais par un accord mutuel tacite suivi d’une comptabilité des « points de victoire ».

Comme dans la réalité ces « points » sont largement subjectifs, le gouvernement Olmert s’est bien gardé cette fois d’annoncer, comme en 2006, une liste d’objectifs très ambitieux dont la non réalisation avait largement contribué à l’idée de défaite. Il n’a été question que de « redonner une vie normale aux habitants du sud d’Israël » et d’« infliger un sévère coup au Hamas », buts de guerre suffisamment flous pour espérer au moins une petite victoire (l’arrêt des tirs de roquettes). Implicitement, il était évident que cette opération avait aussi pour objet de restaurer la capacité de dissuasion de Tsahal et sa confiance interne.

La non bataille

Dans la droite ligne de la doctrine américaine « choc et effroi », l’opération Plomb durci débute par un raid massif de 40 à 50 F-16 I frappant très précisément (grâce aux drones, à l’aide du Fatah et aux réseaux humains du Shabak) l’« infrastructure » du Hamas. Les vagues suivantes, avec l’aide de l’artillerie et des hélicoptères d’assaut s’efforcent ensuite de détruire les centaines de tunnels de la frontière Sud, les sites de lancement de roquettes et de préparer les axes de pénétration de l’offensive terrestre. Bien plus efficace qu’en 2006, cette campagne fait entre 400 et 500 victimes en une semaine pour un résultat qui reste néanmoins insuffisant, confirmant que les feux à distance sont impuissants à eux-seuls à obtenir des résultats décisifs face à des organisations incrustées dans un tissu urbain dense. Les tirs de roquettes ne cessent pas et le Hamas n’est pas décapité malgré la mort de Nizar Rayyan et Azkariah al-Jamal. Le potentiel militaire du Hamas (entre 7 000 et 20 000 miliciens selon les estimations) n’est pas sérieusement entamé.

Contrairement à 2006, la campagne de frappes à distance est donc prolongée par une véritable opération terrestre dont les objectifs immédiats sont de contrôler les zones de lancement de roquettes, de participer à la destruction des tunnels, d’empêcher toute manœuvre coordonnée du Hamas et de lui infliger autant de pertes que possible. Plus symboliquement, il s’agit aussi d’aller « planter le drapeau chez l’ennemi ». Cette offensive terrestre (ou aéroterrestre tant les moyens aériens et au sol sont intégrés) n’a cependant pas le droit à l’échec. Grâce à l’emploi de colonnes blindées-mécanisées évoluant dans une bulle d’appui feux, les cinq brigades israéliennes commencent par cloisonner l’ennemi puis essaient de l’user par une série de mini-raids, blindés en terrain un peu ouvert ou, plus rarement, par les forces spéciales dans les zones plus densément urbanisées. En cela, les modes d’action employés sont très proches de ceux des Américains en Irak, les aspects humanitaires en moins.

Face à ces « colonnes de fer », une milice ne peut jouer que sur la préparation du terrain, l’emploi d’armes à longue portée et la furtivité. La préparation du terrain (obstacles, engins explosifs) a été handicapée par le manque de moyens et de compétence et les quelques obstacles mis en place ont été, pour la plupart, détruits lors de la phase de feux à distance. Contrairement au Hezbollah, le Hamas ne dispose apparemment pas de missiles antichars modernes, il lui est donc difficile de frapper les unités israéliennes autrement que par mortiers ou par snipers. Toute attaque directe étant vouée au massacre, la seule voie possible pour lui consiste à rester retranché dans les zones inaccessibles aux colonnes blindées et d’attendre que les Israéliens s’engagent dans une opération de nettoyage urbain.

Prendre Falloujah à la fin de 2004 avait nécessité le déploiement de quatre brigades (deux pour cloisonner et deux pour conquérir) pendant un mois et demi et coûté la vie à 73 Américains. En 2002, la prise de Jenine avait demandé à Tsahal deux semaines de combat et 23 morts pour la brigade engagée. Or Gaza-ville et les camps périphériques représentent environ quatre fois Falloujah et douze fois Jénine en termes de surface et de population. Le prix à payer pour s’en emparer était trop important pour le gouvernement israélien. La bataille de Gaza est donc restée symbolique, les deux adversaires ne se rencontrant pas véritablement.

La population pour cible

Dans ce contexte, ce sont finalement les populations environnant ces deux armées qui s’évitent qui sont les plus frappées. C’était déjà le cas lors de la guerre de juillet 2006, lorsque les civils israéliens se plaignaient de subir quotidiennement les tirs de roquettes du Hezbollah alors que le gouvernement Olmert refusait d’engager des troupes au Sud Liban. Au même moment, les frappes de Tsahal tuaient beaucoup plus de civils libanais que de miliciens du Hezbollah bien protégés dans leurs abris souterrains.

Pire encore, il semble maintenant que les populations soient devenues l’objectif premier des opérations militaires afin de faire « pression » sur un adversaire que de part et d’autre on ne peut vaincre militairement. Avec l’arrivée de munitions ultra-précises, on pensait avoir progressé humainement depuis les bombardements stratégiques de la Seconde Guerre mondiale. On assiste désormais à un retour en arrière puisque les dégâts apparaissent comme de moins en moins « collatéraux » et de plus en « centraux ».

C’est évident du côté des organisations palestiniennes qui affrontent Israël et qui considèrent qu’elles n’ont plus d’autre recours que de frapper la population civile par le biais des « kamikazes » ou par des projectiles, insuffisamment précis pour être vraiment dangereux (il en faut plus de 400 pour tuer un seul civil) mais qui entretiennent un climat permanent d’insécurité. Mais c’est aussi désormais le cas de la part d’Israël qui a non seulement transformé la bande de Gaza en immense camps de prisonniers mais emploie sa force de telle sorte que, plus que l’affaiblissement du Hamas, c’est la punition de la population palestinienne qui semble recherchée, avec par exemple la destruction des infrastructures économiques. Bien entendu, comme toujours en pareil cas, l’adversaire est stigmatisé comme à la fois lâche et terroriste alors que la souffrance de sa propre population est largement instrumentalisée.

En toute bonne foi et avec une certaine schizophrénie, Tsahal peut se présenter comme l’armée la plus éthique du monde puisqu’il prévient par téléphone, tracts ou SMS avant de tuer. Si l’on croît les chiffres couramment évoqués, le « kill ratio » entre soldats israéliens et civils palestiniens est d’environ 1 pour 50, dont 20 à 30 enfants, ce qui ne suggère pas quand même une volonté extrême de maîtrise de la force, ni, il est vrai, de volonté farouche du Hamas de préserver la population. Mais comment attendre autre chose d’une organisation qui a introduit l’attentat-suicide dans le monde sunnite ?

La lettre et l’esprit des grands traités internationaux signés depuis 1868 visant à protéger autant que possible la population des ravages de la guerre sont d’évidence bafoués, avec d’ailleurs cette circonstance aggravante du côté d’Israël que la population de Gaza, toujours officiellement territoire occupé, reste sous sa responsabilité. Juridiquement, l’opération  Plomb durci  est une opération de sécurité intérieure, domaine où plus encore que dans un état de guerre la riposte se doit d’être proportionnelle et maîtrisée. Dès le départ de l’opération, les noms des commandants d’unité n’ont pas été divulgués par crainte de poursuites pour crimes de guerre. Loin des guerres héroïques des Sharon, Tal ou Adan, Plomb durci est anonyme.

A défaut de gagner les cœurs, contrôler les esprits

Si dans cette régression, le Hamas est freiné par l’insuffisance technique de ses engins, Israël doit encore arbitrer avec sa propre morale mais aussi surtout celle de l’opinion publique internationale et en premier lieu américaine. De fait, Israël sait que chacune de ses grandes opérations asymétriques (Raisins de la colère en 1996, Rempart en 2002, Pluie d’été et Changement de direction en 2006) enclenche toujours un processus de protestation qui finit par l’enrayer. Pour retarder cette échéance et pour la première fois à cette échelle, l’opération militaire s’est accompagnée d’une vraie campagne des perceptions.

Le premier cercle concerné était celui de l’opinion publique israélienne. Pour cela, le gouvernement a pris soin de se placer en position de légitime défense en mettant en avant la menace des roquettes et le non renouvellement de la trêve par le Hamas puis en précédant l’offensive d’un ultimatum, obtenant ainsi un soutien de plus de 80 % de la population. Mais les médias ne sont plus les seules sources d’informations. Les nouvelles technologies de l’information, téléphone portable en premier lieu, donnent aussi la possibilité d’établir un lien direct entre l’armée et la nation, et donc de faire converger plus rapidement qu’avant le moral de l’ « avant » et de l’ « arrière ». Cela avait une des causes de l’échec de 2006, les soldats n’hésitant pas à communiquer à leurs familles leurs critiques sur la manière dont les opérations étaient conduites. Cette fois, outre que les motifs d’insatisfaction ont été réduits par une planification précise, une étanchéité complète a été instaurée entre la zone de bataille et  l’intérieur du pays, en échange d’un effort permanent d’explication pour les soldats.

La seconde bataille des perceptions s’est déroulée hors du Proche Orient. Prolongeant une intense préparation diplomatique auprès des gouvernements et diplomates étrangers, les Israéliens ont organisé le blocus des images (sans image, la souffrance reste une abstraction), fait appel à des groupes de pression et des intellectuels sympathisants pour organiser des manifestations de soutien et marteler un certain nombre de messages (« Israël fait preuve de retenue », «  l’idée de proportionnalité entre la menace et la riposte n’a pas lieu d’être » [André Glucksman, dans Le Monde du 5 janvier 2009], etc.). La communication par Internet ne pouvant être cloisonnée, il a été fait appel à une « armée » de réservistes et sympathisants afin d’en « occuper » les points clefs (les premières pages sur Google par exemple) et d’inonder de commentaires les sites et les blogs. Il est devenu ainsi très difficile d’y trouver des informations favorables au Hamas. Sur le terrain enfin, Tsahal s’est efforcé d’éviter, sans y parvenir complètement (le 5 janvier, une école gérée par l’ONU a été frappée, faisant 39 victimes), les massacres suffisamment importants pour apparaître dans les médias internationaux et susciter une forte émotion.

Qu’est-ce que la victoire ?

Les 17 et 18 janvier 2009, les deux camps « passent leur tour », en décrétant l’un après l’autre un cessez-le-feu unilatéral. Commence alors la bataille du bilan. En 2006, c’était le Hezbollah qui avait occupé le premier ce terrain en martelant le thème de la « victoire divine ». Cette fois, ce sont plutôt les Israéliens qui saturent l’espace de messages de victoire. Or, les « points » objectifs sont peu nombreux. Les tirs de roquettes ont cessé mais malgré les destructions la menace est toujours là. Les pertes infligées aux Hamas revendiquées par Israël (700 combattants tués) sont invérifiables mais même ainsi, alors qu’il y a environ 200 000 chômeurs d’âge militaire à Gaza, on peut imaginer que le potentiel humain du Hamas sera vite reconstitué et ses leaders tués vite remplacés. Le soldat Guilad Shalit, toujours prisonnier du Hamas, est soigneusement oublié. De son côté le Hamas ne peut se targuer d’avoir infligé des coups significatifs à l’ennemi (sept morts, aucun prisonnier, pas de destruction d’engins de combat) mais comme toute organisation engagée dans un combat très asymétrique, il peut revendiquer simplement le fait d’avoir résisté et gagner ainsi en prestige au sein de la population palestinienne. Au total, Israël peut prétendre à une petite victoire mais au prix d’un accroissement du nombre de ses ennemis et de l’effritement de son image. On peut tout perdre en se contentant de gagner toutes les batailles.

dimanche 13 mai 2018

Pourquoi faut-il lire Les Etats-Unis et le monde de Maya Kandel ?


Simplement parce que Maya Kandel y démontre qu’il est possible de décrire brillamment l’histoire d’une puissance « exceptionnelle » en 250 pages aussi accessibles qu’intelligentes.

Les Etats-Unis et le monde ne décrit pas par le détail deux siècles et demi de politique étrangère mais bien toute la philosophie qui la sous-tend et qui part finalement toujours du regard que les Américains portent sur eux-mêmes avant de se traduire en action sur le reste du monde. Et il y a toujours action sur le monde depuis l’origine, à moins que considérer comme « isolationnisme » le temps où cette action concernait prioritairement le continent américain ou relevait plus de l’impérialisme commercial que de l’emploi de la force.

Cette action, si elle est toujours énergique et puissante, n’est simplement pas toujours continue, soumise aux fluctuations parfois brutales des composantes de la vie politique intérieure américaine, Congrès et Président des Etats-Unis en premier lieu, aspect peut-être le plus novateur et le plus passionnant de l’ouvrage. Il se termine sur une vision des Etats-Unis en plein doute car finalement devenus ploutocratie en guerre permanente plus proche de « la malédiction de l’homme armé » de Toynbee que de la « lumière sur la colline » des Pères fondateurs.

Bref, indispensable à lire pour ceux qui veulent vraiment comprendre le monde.


Maya Kandel, Les Etats-Unis et le monde, Perrin, 2018, 256 pages.

mardi 1 mai 2018

Apaches, Sahwa, sections mixtes et fusion


La version complète de cet article est dans le n°135 de Défense et sécurité internationale

En juin 2006, lorsque le colonel Gronski, commandant la 2e brigade de la 2e division d’infanterie de l’US Army, quitte la ville de Ramadi, son constat est sans appel : la capitale de la province irakienne d’Anbar et ses alentours ne peuvent être contrôlés sans la présence d’au moins trois brigades.

Ramadi ne comprend pourtant que 400 000 habitants mais malgré des efforts considérables et la perte de 148 soldats américains en trois ans, c’est Al-Qaïda en Irak (AQI) qui y règne. Huit mois plus tard, AQI, devenue entre-temps l’Etat islamique en Irak (EEI), a été effectivement chassé de la ville et de ses alentours. Comme le souhaitait le colonel Gronski ce résultat a été obtenu grâce à un renforcement important, mais pas celui qu’il attendait.

Sections mixtes et Fils de l’Irak

Ce qui a tout changé à Ramadi, c’est la création d’une coalition de tribus sunnites de la région, baptisée mouvement du Réveil (Sahwa), et son alliance avec la nouvelle brigade américaine sur place, la 1ère de la 1ère division blindée, du colonel Mac Farland.

A partir de septembre 2006, et grâce à un renfort de 4 000 combattants locaux, les Américains ont pu sortir des grandes bases extérieures où ils étaient confinés pour créer 24 postes de combat (Combat Outpost, COP) mixtes. L’implantation progressive de ces postes mixtes vers le centre-ville, l’accumulation de petites victoires contre l’ennemi, les retombées économiques dans les zones sécurisées ont modifié la perception générale de la situation. Le « plan incliné de la victoire » avait changé de sens et les ralliements de groupes sunnites se sont multipliés jusqu’à l’étouffement de l’ennemi.

Cette expérience reprenait en réalité celles déjà réalisées depuis 2004 par le 3e Régiment de cavalerie à Tal Afar, sur la frontière de la Syrie, ou par plusieurs bataillons de Marines en Anbar. Les cavaliers, comme Mac Farland ou Mac Master à Tal Afar, remettaient alors au goût du jour les méthodes du général Crook connu par avoir vaincu les indiens apaches en Arizona en 1871 en intégrant justement des Apaches dans ses forces.

Les Marines, de leur côté, se référaient plutôt à leur expérience des Combined Action Platoons (CAP) au Vietnam, ces groupes de soldats envoyés vivre dans les villages et fusionner avec les miliciens locaux. L’expérience avait été un succès. Aucun secteur tenu par une CAP n’a jamais été pris par l’ennemi et chaque soldat américain qui y était affecté était en moyenne deux fois plus efficace, et beaucoup moins coûteux, contre l’ennemi qui celui des bataillons dans les bases. L’expérience des CAP était cependant restée très limitée.

En 2007, en revanche, et en partie grâce à des officiers pragmatiques comme le général Petraeus, nouveau commandant en chef en Irak, l’expérience de Ramadi est étendue à l’ensemble du théâtre. En juillet 2007, pour l’équivalent de moins de 40 millions d’euros de soldes par mois (moins de 1% des dépenses américaines), la Force multinationale en Irak a pu disposer de 100 000 combattants locaux (sous l’appellation générale de « Fils de l’Irak ») intégrés dans son dispositif. Plus de la moitié d’entre eux ont été engagés dans les quartiers de Bagdad où ils ont permis de chasser l’Etat islamique et de contenir l’Armée du Mahdi.

L’appel au recrutement local

Cette pratique du recrutement local n’est évidemment pas nouvelle. Les grandes campagnes françaises lointaines n’auraient jamais pu être menées sans elle. La guerre d’Indochine n’a été soutenable pendant huit ans que parce que le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO) associait 350 000 volontaires locaux à un maximum de 60 000 Français métropolitains. Jamais probablement une armée n’a poussé aussi loin la fusion avec le milieu local. Tout cela s’est effectué en parallèle de la formation de l’armée nationale vietnamienne. Si l’armée de terre française actuelle, avec sa capacité de déploiement de 15 000 soldats, recevait d’un seul coup la mission de remonter le temps et de combattre le Viet-Minh à la place du CEFEO, il est peu probable qu’elle puisse procéder autrement malgré l’accusation, qui ne manquerait pas de survenir, de reformer des bataillons coloniaux.

En ce début du XXIe siècle, jamais les armées occidentales professionnelles n’ont eu aussi peu de masse. Si le combat contre un groupe armé doit durer quelque part, le rapport de forces ne doit cependant plus se calculer seulement face au potentiel actuel de l’ennemi mais aussi face à son potentiel de recrutement. En Irak, cela a signifié très concrètement l’impossibilité de vaincre l’ennemi sans déployer au moins un soldat pour 50 habitants d’une ville sunnite. Dans ces conditions, la capacité maximale de contrôle des forces françaises se situe au maximum à moins d’un million d’habitants, deux fois la population de Ramadi ou de Kapisa-Surobi en Afghanistan.

Sans masse et sans insertion dans le milieu, il est vain d’espérer contrôler un espace humain important. Dans les deux cas, il n’est guère d’autre solution que de faire appel aux forces locales. Cela peut, et doit, se faire avec les forces régulières, à condition que celles-ci soient elles-mêmes d’un nombre suffisant, considérées comme légitimes et soient un minimum efficaces. Lorsque ce n’est pas le cas, ce qui arrive fréquemment sinon il ne serait pas besoin de faire appel à une aide extérieure, il doit être possible de renforcer directement les forces françaises avec des recrues locales (et donc payées par la France et encadrées par des Français). Le combat « couplé » avec un acteur politique autonome fait alors place, sans forcément concurrence, au combat « fusionné ».

Une recrue locale, c’est souvent un chômeur de moins, voire un ennemi potentiel de moins. C’est surtout quelqu’un qui connaît bien le pays, les gens, les lieux et parle la langue. C’est un atout tactique remarquable lorsqu’il est associé sur le terrain aux soldats français ou américains, puissants mais étrangers. En général, comme en Irak, plus le combat semble porter ses fruits et assurer réellement la sécurité des proches, et plus le recrutement s’avère facile, d’autant plus que la solde est souvent bonne selon les critères locaux, et, élément essentiel, assurée. Pour 20 % du surcoût de l’opération française Barkhane au Sahel il serait possible de disposer d’au moins 40 compagnies franco-africaines.

La principale difficulté de cette fusion réside surtout lorsqu’il faut y mettre fin en particulier lorsque la fin du contrat coïncide avec la défaite ou au moins la continuation de la lutte. A l’instar des Harkis d’Algérie, lorsque le corps expéditionnaire se replie, la position de ses supplétifs qui restent sur place est très dangereuse. A ce moment-là, lorsque l’intelligence de prévoir ce cas de figure n’a pas été au rendez-vous, c’est à l’honneur des nations qu’il faut faire appel. Il n’y a rien de pire pour la confiance des futurs alliés que le constat que les précédents ont été abandonnés, or, rappelons-le, sans eux aucune victoire n’est possible.

mardi 24 avril 2018

Régiment à haute performance 3-Toujours plus haut, toujours moins


De 1961 à 1979, hors guerre d’Algérie finissante, les soldats français ont livré de très nombreux combats du niveau de la compagnie isolée, dont les plus violents se sont déroulés au Tchad de 1969 à 1972. Dans le même temps, ils ont livré six combats d’un ou deux jours, tous en Afrique (Tunisie, Tchad, Zaïre), engageant à chaque au moins un régiment ou un groupement tactique interarmes (GTIA) formé d’unités de plusieurs corps. 

Ces six combats ont un point commun : les régiments français y ont écrasé leurs adversaires alors qu’ils combattaient à chaque fois en infériorité numérique et que les combattants ennemis étaient parfois mieux équipés qu’eux. Au total, 39 soldats français ont été tués dans les neuf groupements engagés et environ 200 y ont été blessés plus ou moins gravement. Les pertes ennemies sont difficiles à connaître avec certitude mais on peut les estimer à au moins 1 000 morts et de 2 à 4 000 blessés. A chaque fois, cet ennemi a été détruit ou au moins chassé de la zone.

Il faut attendre ensuite 34 ans pour revoir en Afrique, des combats de cette ampleur menés par les forces françaises. De janvier à mars 2013, quatre GTIA français et plusieurs contingents alliés, en particulier tchadien, sont engagés au Mali et y affrontent plusieurs groupes armés dans l’Adrar des Ifhogas et dans la région de Gao. Les résultats sont similaires à ceux des combats de leurs anciens. L’ennemi est détruit ou, surtout, chassé de ses bases, perdant environ 420 hommes, presque tous tués. Les forces françaises déplorent 4 morts et 23 blessés.  Le contingent tchadien perd de son côté, 23 morts et 82 blessés.

Régiments de classe

La première conclusion de ces engagements est que dans un combat moderne, il est vain de comparer les nombres car comme cela a été dit précédemment, ce qui y fait vraiment la différence, la détermination, la compétence et la capacité de coordination, ne sont pas vraiment visibles. Toutes choses égales par ailleurs, qu’un de ces facteurs, à plus forte raison plusieurs, soit supérieur à celui de l’adversaire et les résultats seront dissymétriques. L’infanterie allemande avait une efficacité tactique estimée, par Trévor Dupuy, en moyenne supérieure de 20 % à à l’infanterie française en août 1914. Dans les confrontations, la première l’emportait sur la seconde dans 60 % des cas et les pertes étaient de 1 soldat pour 1,8. Sur la Marne en septembre, les pertes se sont équilibrées, en grande partie parce que le seuil de compétence des Français avait augmenté très vite. Durant la guerre des six jours en 1967, la supériorité tactique des unités israéliennes était supérieure de 100 % à celles des unités arabes. Le rapport de pertes a alors été de 1 à 20. Ce rapport s’est équilibré au Sinaï dans les premiers jours de la guerre du Kippour après le saut qualitatif égyptien opéré dans les années précédentes. Il bascule à nouveau en faveur des Israéliens lorsque ceux-ci, comme les Français avant la Marne, procèdent à des innovations rapides.

Il ne sert donc pas grande chose à estimer et comparer les éléments numériques d’unités terrestres. De toute manière, dans un espace de combat du niveau du régiment, il n’est pas possible, sous peine de massacre, d’effectuer actuellement les grandes concentrations qui permettait de l’emporter éventuellement sur un point lorsque le « choc » l’emportait sur la capacité de tir. Il est difficile, face à un GTIA d'en concentrer deux. Les comparaisons sont pourtant nécessaires pour pouvoir organiser une bataille ou une campagne, elles ne peuvent se faire cependant que par niveau de classe, de la même façon que l’on classe des avions de combat en générations

Reprenons l’équation de l’efficacité tactique décrite précédemment : CL = M x (H x C)2 (ou CL exprimera une « Classe » tactique, M les moyens disponibles, H une combinaison de détermination et de compétence et C l’efficacité du système de commandement en vitesse/pertinence de coordination). Affectons ensuite une valeur de 1 à 4 (du plus léger/faible/ à ce que se fait de mieux actuellement) à chacun de ses paramètres et divisons le résultat par 100 pour simplifier le résultat. Il devient possible de classer les régiments de 1 à 10, voire plus avec l’introduction d’innovations radicales. Certains éléments comme la connexion avec des appuis extérieurs, un terrain particulièrement favorable ou un avantage comparatif (des missiles antichars longue portée contre des bataillons de chars homogènes par exemple) peuvent augmenter l’efficacité tactique d’une classe, même si cela est temporaire. Précisons qu’il ne s’agit pas d’un jugement de valeur, on peut être un régiment d’élite et n’être que de classe 3 si on agit en effectifs réduits, à pied et avec un armement léger. Face à un bataillon blindé-mécanisé même armé par du personnel médiocre, il y a aura une différence d’au moins deux classes. A moins d’agir sur un terrain favorable pour les fantassins, le résultat est sans appel.

Tout cela est empirique et mériterait largement d’être affiné mais c’est opératoire :
-      Une confrontation de groupements d’une classe équivalente donne un résultat incertain et des pertes proches.
-      Avec un décalage d’une classe (6 contre 5 par exemple) la victoire du plus haut classé est très probable et le rapport de pertes de 1 à 5.
-   Avec un écart de deux classes, la victoire est quasi-certaine et les différences de pertes dépassent les 1 pour 10.
-      Avec trois classes d’écart la victoire est certaine et écrasante. Les différences de pertes peuvent dépasser 1 pour 50, jusqu’à beaucoup plus en comptant les prisonniers.

Pour reprendre les exemples cités en introduction, on peut considérer les différents GTIA français comme étant de classe 3 ou 5 (1 ou 2 pour la puissance de feu, 4 pour le facteur H et 3 pour le C) et leurs adversaires de classe 1 ou 2 (1 ou 2 pour la puissance de feu, 1 ou 2 pour le H et le C). Les différences de 2 ou 3 classes expliquent alors les résultats écrasants.

Autres exemples : lors de la bataille de Falloujah, en novembre 2004, les six bataillons d’US Marines et de l’US Army, de classe 5 ou 6 [3 ou 4 x (4 x 3)2 + 1 pour la connexion avec les appuis],  affrontent l’équivalent de quatre bataillons rebelles de classe 3 [2 x (3 x 3)2 + 1 pour l’environnement urbain]. Dans la première phase, non seulement les rebelles ne peuvent s’opposer à la prise de la ville en une semaine mais ils subissent 40 fois plus de pertes que les troupes américaines. Dans la dernière phase de nettoyage à l’intérieur des bâtiments où les Marines ne peuvent bénéficier d’aucun appui extérieur (descente d’une classe), les pertes tendent à s’équilibrer.

Lors des combats de juillet 2006 au Sud-Liban, les bataillons du Hezbollah, équipés d’armement léger moderne, motivés et compétents, combattant dans un milieu préparé, peuvent être classés 4 [2 x (4 x 3)2/100 + 1 pour l’environnement préparé]. Les unités blindées-mécanisées israéliennes qui leur font face sont beaucoup plus puissantes intrinsèquement mais sont descendues en gamme et sont soumises à de fortes contraintes (désorganisation logistique, peur des pertes). Grâce aux appuis disponibles, elles peuvent être classées 5. Elles parviennent à pénétrer au Sud-Liban et infligent aux troupes du Hezbollah des pertes supérieures aux leurs mais échouent à les vaincre.

Toujours plus haut, toujours moins

La deuxième conclusion, apparemment logique, est qu’avec des régiments de classe élevée, on gagnera toutes les batailles. Il faut donc rechercher en permanence la montée en gamme.

Ce n’est pas aussi simple. Si le raisonnement est juste au niveau tactique, il peut être faux au niveau opérationnel. Dans l’exemple cité plus haut sur les premiers combats de 1914, les Allemands l’emportent plutôt tactiquement (les régiments antagonistes sont en fait de même classe, 1 par rapport aux normes actuelles, avec un léger avantage pour les Allemands), c’est parce que les Français ont fait le choix d’avoir autant de régiments qu’eux, ou presque. Or, la population et le PIB allemands sont au moins 25 % supérieurs. Les Français sont donc beaucoup moins sélectifs sur le recrutement des conscrits et ne peuvent leur offrir tout à fait le même équipement, ni les mêmes conditions d’entrainement. Mais au bout du compte, ils se retrouvent assez nombreux pour contenir la poussée allemande sur l’ensemble du front. Avec des régiments de la même qualité moyenne que les Allemands, les pertes françaises auraient été moins dramatiques mais il est probable que l’infériorité numérique générale (mal compensée par les petites armées belge et britannique) aurait entraîné la défaite. La recherche de la victoire tactique à tout prix peut avoir aussi des conséquences stratégiques négatives, lorsque notamment elle induit une débauche de puissance de feu qui frappe aussi les populations. Face à une organisation armée, on peut en venir ainsi à court terme à recruter plus de combattants ennemis que l’on n’en élimine tout de suite.

De plus, cette montée permanente en gamme est onéreuse, très onéreuse même lorsque chaque nouvelle génération d’équipements coûte entre deux et quatre fois le prix de la précédente, à l’achat comme à l’emploi, il est difficile de maintenir le même nombre de régiments, à moins d’un effort budgétaire similaire. De 1966 à 1989, l’effectif de l’armée de Terre française se maintient à peu près aux alentours de 300 000 (en réalité elle perd en moyenne 1 000 postes par an) et de 150 régiments de mêlée (arme blindé ou infanterie). Cela n’a été possible que parce qu’entre 1966 et 1989, le budget de la défense, porté par un effort d’au moins 2 % d’un PIB en croissance régulière, a doublé et que la très grande majorité de ces régiments étaient armés par des appelés ou des réservistes.

A partir du début des années 1990, non seulement l’effort budgétaire n’est plus soutenu mais il baisse en valeur réelle. Dans le même temps, la conjonction maintien des nouveaux programmes d’équipements lancés dans les années 1980 (avec un accroissement inédit des coûts), de la réduction à la portion congrue des réserves et de la professionnalisation intégrale, s’ils élèvent la classe moyenne des régiments en font aussi exploser le coût. Au bout de ce premier processus, la France actuelle ne peut se payer que moins de 30 régiments de mêlée, soit sensiblement le volume de la seule ex-Force d’action rapide.

Ce premier processus a été doublé d’un second. La baisse des budgets continuant avec l’obligation de supprimer massivement des postes, il a été décidé de rationaliser le soutien de ces mêmes régiments. Le résultat est bien connu : privés de leurs véhicules, accablés de bureaucratie, les derniers corps de troupe ont été sauvés mais au prix de leur désorganisation (et de milliards d'euros d'équipements qui ne sont pas utilisés). Sur les 30 régiments évoqués, combien sont susceptibles de partir au complet et sur très court préavis comme dans les années 1980 ? Très peu, peut-être pourrait-on en engager 15 au bout de quelques semaines. 

Au rythme du processus enclenché en 1991 et sans le retournement actuel de la loi de programmation (en admettant qu’il soit tenu dans la durée et développé encore ensuite), on aurait pu compter sur un seul régiment opérationnel aux alentours de 2050, sans doute de classe 10 et invincible mais peut-être un peu seul pour tout faire. Cela correspond par ailleurs sensiblement au contrat opérationnel de 15 000 hommes projetables prévus dans le Livre blanc de 2013.

Tout pousse à la montée en gamme permanente, l’obsession des pertes qui induit de n’accepter le combat qu’avec une supériorité écrasante de moyens (d’autant plus que nous avons les moyens de le faire face à nos adversaires actuels) comme la volonté (et le goût) des industriels de ne proposer que du high tech couteux et profitable. On augmente ainsi la probabilité de gagner chaque bataille mais, sans autre effort et sans autre vision, au prix de la diminution de la probabilité de gagner les guerres.

mercredi 28 mars 2018

Devenir combattant

Devenir combattant, c’est se porter volontaire pour pénétrer dans des espaces de violence. C’est accepter la transformation de l'être que cela induit avec le risque d’y être détruit ou mutilé dans son corps ou son âme. Devenir combattant, c’est accepter aussi la métamorphose préalable qui sera nécessaire pour évoluer dans un tel monde sans y être broyé à coup sûr. Devenir combattant ce n'est pas devenir "soi-même", c'est accepter d'être un autre, d'accumuler un peu de plus afin de pouvoir l'échanger éventuellement contre du moins et même du tout.

S’il n’y a pas de bonheur des peuples sans liberté, cette liberté dépend du courage des hommes et des femmes qui acceptent et se portent même volontaires pour cette transformation parfois fatale. Si les Français dorment en sécurité, c’est aussi parce que des soldats veillent sur le rempart ou plus exactement que ces soldats sont le rempart. Que l’on cesse de s’intéresser à eux et celui-ci s’effritera.
Nouvelle conclusion 
Sous le feu-La mort comme hypothèse de travail

mardi 27 mars 2018

Pour le retour des héros

Publié le 31 mars 2015

En 2009, l’historien britannique Ben Macintyre s’étonnait dans un article du Times qu’aucun héros combattant ne soit connu du grand public de son pays malgré la violence des combats en Irak et en Afghanistan. Il constatait également que les soldats mis en avant par l’institution militaire étaient des héros « secouristes », comme le caporal Beharry, récompensé de la Victoria Cross pour avoir sauvé des camarades lors d’embuscades en Irak en 2004.

Quelques mois plus tôt dix soldats français (et peut-être 70 rebelles) étaient tombés dans un combat dans la vallée afghane d’Uzbeen. Le ministre de la défense de l’époque refusait d’admettre que le pays était en guerre. Un hommage émouvant fut rendu aux soldats morts pour la France mais les seuls combattants vivants à avoir l’honneur des médias furent…les rebelles interrogés par Paris Match. Rien en revanche, entre autres, sur le sergent Cazzaro, alors en tête de la section tombée dans l’embuscade, blessé, qui a réussi à se sortir du piège en combattant.

Quinze ans encore avant, en juin 1993, une troupe française menait aussi un combat très violent à Mogadiscio et réussissait sa mission. Action passée totalement inconnue des Français…au contraire des combats américains au même endroit, en octobre, popularisés par un livre documentaire, La chute du faucon noir et surtout par un film tiré du livre. Le combat avait été un échec mais un échec n’empêche pas les actes héroïques et le film les met clairement en avant.

La chute du faucon noir date de 2001, début de « la guerre contre le terrorisme ». Cent soldats français sont tombés au combat dans le cadre de cette guerre, en Afghanistan, en Somalie et au Mali. D’autres combats très violents ont eu lieu par ailleurs, en Libye en 2011 et en Centrafrique en 2014. Pour autant, le public reste incapable de citer le nom d’un excellent soldat et nos films de recrutement s’obstinent toujours à éviter de parler du combat et surtout de le montrer. Par pitié, on ne parlera pas du cinéma français. 

Si on veut voir des images « institutionnelles » de combat, il faut regarder Flames of war, la série de films vantant les exploits des soldats de Daesh. Si on veut voir des héros au cinéma, on va voir American sniper, le film de Clint Eastwood retraçant la vie et les combats du tireur d’élite Chris Kyle. Il faut ensuite se demander, si nous sommes effectivement en guerre, si on peut gagner cette guerre sans ressentir le besoin, comme nos adversaires et certains de nos alliés, de mettre en avant nos guerriers. 

dimanche 25 mars 2018

Régiment à haute performance-2 Montée en gamme, distorsions et matrice tactique


Montée en gamme

Une telle interdépendance entre les paramètres avec des facteurs de second degré induit une grande sensibilité aux variations. Quand on investit dans un seul de ces paramètres, le saut d’efficacité peut donc être spectaculaire et les résultats écrasants.

Introduire de nouveaux équipements peut élever fortement le niveau d’efficacité. Il est cependant d’abord nécessaire que ces nouveaux équipements soient performants, ce qui n’est pas forcément évident surtout lorsqu’on oublie qu’ils doivent être associés à des individus au combat. Le fusil antichar de 13 mm inventé par les Allemands en 1917 était redoutable sur le papier et sur un champ de tir mais pratiquement inutilisable, car trop dangereux à employer, dans une situation réelle. Loin de permettre les ravages annoncés, il n’aura permis au total de neutraliser que deux engins. Inversement, un bon armement bien maitrisé augmentera plutôt la confiance et donc, en retour, son efficacité, une fois que son emploi aura été maitrisé, ce qui suppose une période d’apprentissage qui est aussi une période de vulnérabilité.

L’investissement humain est souvent plus « rentable » à court terme. A la fin de l’année 1968, l’US Navy et l’US Air force présentaient une efficacité comparable en combat aérien au-dessus du Vietnam, efficacité en fait assez médiocre avec un ratio de deux Mig abattus pour un avion américain. Dans les derniers mois, la Navy avait même perdu 10 appareils contre 9. En analysant les combats, la Navy s’est rendu compte de la perte de compétence en combat rapproché, dédaigné au profit du combat à grande distance par missiles air-air (50 missiles sont lancés successivement sans aucun effet) et l’existence d’un seuil d’efficacité autour de cinq missions de combat. En dessous de ce seuil, la confiance était faible et, ce qui est lié, les risques et les pertes très élevés ; au-delà de ces cinq missions on observait le phénomène inverse.

En s’appuyant sur une analyse précise des combats, la Navy a alors mis en place en 1969 un centre d’entrainement à haut réalisme (Fighter Weapons School « Top gun ») afin de simuler le mieux possible ces cinq missions face à des adversaires imitant l’ennemi. En 1973, le ratio au Vietnam était désormais de 12,5 avions ennemis abattus pour un de la Navy et des Marines. Pendant ce temps, la performance de l’US Air force restait la même. En 1975, après la guerre, celle-ci a finalement décidé d’imiter la Navy avec les exercices Red Flag puis l’US Army, qui avait observé aussi que 40 % de ses pertes au Vietnam survenait dans le premier quart de la durée d’engagement, a fait de même avec le National Training Center en 1979. On peut se demander au passage pourquoi elles ne l’ont pas fait plus tôt, et notamment pendant la guerre, devant l’évidence des résultats (1). De nombreuses armées parmi celles qui peuvent financer de tels centres ont imité l’innovation mais là encore souvent avec retard.

Une innovation dans l’entrainement peut donc constituer une surprise opérationnelle, le développement de la détermination aussi. En 2003, l’armée irakienne, forte de 22 divisions et plus de 400 000 hommes, a été écrasée en 42 jours par le corps expéditionnaire américano-britannique. La victoire a coûté la vie à 105 soldats américains. A peine plus d’un an plus tard, il a fallu, après un premier échec en avril 2004, 47 jours et presque autant de pertes aux Américains pour s’emparer de la ville de Falloujah tenue par seulement 4 000 fantassins légers. La différence est que ces 4 000 Irakiens, dont plus de la moitié sont morts au combat, étaient beaucoup plus déterminés que ceux de 2003. Imitant le système tactique tchétchène de 1994, ces bataillons non-étatiques d’infanterie à « haute-détermination » ont changé la donne tactique.

Agissant sur le même standard mais avec plus de volume, les unités chiites de l’armée du Mahdi ont tenu tête aux forces américaines en Irak dans les deux guerres de 2004 et 2008, conflits qui, chose inédite pour les Etats-Unis, se sont terminés par des négociations. Les équipements des miliciens mahdistes, de l’armement léger soviétique des années 1960, pour l’essentiel, n’avaient pourtant rien de moderne. Comme à Falloujah, Grozny et désormais dans bien d’autres endroits, la principale ressource matérielle était surtout pour eux l’environnement urbain et, souvent, la présence d’une population utilisée, volontairement ou non, comme deuxième bouclier après les murs. Si on ajoute l’acquisition de compétences tactiques, on obtient l’Etat islamique écrasant, à son tour, l’armée irakienne en 2014. Si on ajoute encore des armements légers « anti-approche » modernes comme les lance-roquettes RPG-29 (ou RPG-30 désormais) ou surtout les missiles antichars russes Metis ou Kornet du Hezbollah, en attendant des missiles anti-aériens portables, et on effectue à nouveau un nouveau bond tactique. Pour l’instant, la vraie rupture tactique depuis les années 1990 est bien la montée régulière en gamme de ces bataillons non-étatiques (2).

Bien entendu si on investit simultanément dans tous les facteurs, une armée complète peut se transformer radicalement. En août 1914, un bataillon d’infanterie français comprend 1 100 hommes armés de fusils Lebel 1893 et peut bénéficier de l’appui extérieur d’en moyenne deux mitrailleuses et de trois canons de 75 mm. A peine quatre ans plus tard, un bataillon ne comprend plus souvent que 700 hommes mais ceux-ci, en tenue moins voyante et casque d’acier, disposent en interne de 120 armes collectives (mitrailleuses, fusils mitrailleurs, fusils lance-grenades), trois mortiers de 81 mm, trois canons de 37 mm et ils bénéficient en moyenne de l’appui extérieur de neuf canons de 75 mm, six canons lourds, trois chars et six avions d’infanterie.

L’investissement matériel entre les deux époques a été énorme, l’investissement immatériel sans doute encore plus important. Il a fallu apprendre en effet apprendre à se servir de tous ces équipements (sur la fin surtout en masque en gaz), à en combiner les effets, inventer des choses que l’on croyait impossibles comme le tir précis indirect à plusieurs kilomètres ou la communication entre l’air et le sol, changer de regard sur les jeunes sous-officiers à qui on a confié la responsabilité tactique d’un groupe de soldats interdépendants, etc. L’effort a été énorme mais le saut d’efficacité considérable, peut-être inégalé à ce jour. Un sergent de l’infanterie de 1918 serait plus à l’aise dans un régiment d’infanterie d’aujourd’hui que s’il retournait en 1914. La confrontation des bataillons de 1918 avec ceux de 1914 aurait débouché sur le massacre de ces derniers.

Distorsions

Une autre des conséquences de cette variabilité des paramètres d’efficacité tactique est que même si on fait monter en gamme toute une armée en dotant chacune de ses unités des mêmes équipements et de la même doctrine d’emploi, on obtient toujours au bout du compte une grande différence de résultat entre des unités pourtant identiques sur le papier.

Contrairement au patchwork qu’était devenue l’armée allemande en 1944 (12 types différents de divisions par ailleurs elles-mêmes très diverses en volume), l’US Army a pris soin de former des unités standardisée. Trois types de divisions seulement, organisées et équipées de manière identique à chaque fois, combattent en Europe de juin 1944 à mai 1945 : 3 parachutistes, 16 blindées et 42 d’infanterie. Les unités sont également « alimentées » avec les mêmes hommes (tous formés initialement de la même façon), équipements et soutiens, afin de rester toujours sensiblement au même niveau. Pour autant, lorsque le service historique de l’US Army en Europe a été chargé d’analyser les performances de ces unités tout de suite après la fin des combats, il s’est aperçu que onze divisions (une parachutiste, trois blindées et sept d’infanterie) sur 61 avaient été nettement plus performantes que les autres (3). Il rejoignait en cela les observations faites à tous les échelons et dans toutes les armées. L’US Navy a ainsi remarqué que 51 % des destructions de navires ennemis avaient été réalisées par 15 % des équipages de sous-marins américains, soit une proportion presque identique à celle des sous-mariniers allemands dans l’Atlantique (4). La variabilité des facteurs associés au paramètre de la mort pour les unités combattantes induit mécaniquement des distorsions de résultats.

Quand il s’agit de déterminer les raisons de cette distorsion, on retombe toujours sur les mêmes éléments. Quand on examine le parcours de ces divisions excellentes, on y retrouve souvent celles qui ont accumulé le plus d’expérience, donc plutôt les plus anciennes. Celles, comme la 1ère division d’infanterie, qui avaient tout connu de l’Afrique du nord à l’Allemagne étaient plutôt supérieures à celle qui avaient commencé à combattre en Normandie, elles-mêmes avantagées par rapport à celles qui étaient arrivées ensuite.

Le plus intéressant est qu’à l’intérieur de ces divisions d’excellence, la performance des unités d’appui, l’artillerie et le génie, et de soutien logistique avaient beaucoup plus augmenté que celle des unités d’infanterie. La raison principale en était que celles-ci ont supporté plus de 90 % des pertes (représentant au total plus de 100 % des effectifs dans 37 divisions), ce qui a entrainé un turn over considérable. Là où les bataillons d’artillerie, beaucoup moins touchés, ont pu capitaliser sur leur expérience, les bataillons d’infanterie ont été obligés de reconstituer en permanence des savoir-faire collectifs. Les meilleurs régiments d’infanterie ont par ailleurs été ceux qui ont pu gérer le mieux la rotation du personnel, non pas en envoyant les nouveaux directement en première ligne (avec des conséquences souvent catastrophiques) mais en les y amenant progressivement à partir d’une unité d’instruction à l’arrière.

Une autre observation a été que ces accumulations collectives d’expérience ne portaient véritablement leurs fruits qu’après des périodes de temps passé ensemble au combat mais aussi au repos, la manière du phénomène sportif de surcompensation. L’expérience n’a pas cependant été le seul facteur, le commandement et notamment la valeur des chefs a pu jouer aussi. La 90e division d’infanterie américaine était considérée comme la plus mauvaise en Normandie (surnommée « problem division »), mais après plusieurs changements de chefs, elle a terminé dans les « onze excellentes » sous le commandement du général Raymond Mc Lean. En étudiant le comportement des unités de combat durant la campagne d’Italie, Trevor Dupuy a remarqué que la 88e division américaine était très nettement supérieure à toutes les autres américaines pourtant identiques et comptait parmi les meilleures du théâtre toutes nations confondues. Il n’a pu expliquer cette différence que par le « facteur leader », avec l’excellence reconnue par tous, du général John Sloan (5).

Face à ce phénomène de distorsion et l’éternel retour de la loi de Pareto, surtout dans les situations extrême, il est possible d’adopter deux attitudes : maintenir à tout prix la standardisation (afin de conserver la prévisibilité et l’interchangeabilité) ou au contraire accentuer cette différenciation en espérant des résultats décisifs de l’engagement de l’élite.

En 1917, comme l’armée américaine de 1944, l’armée française a fait le choix de l’uniformité (ce qui n’a pas empêché malgré tout l’existence de fait de divisons d’élite). En face, et dans les deux cas, l’armée allemande a joué de la différenciation. Les résultats allemands ont été parfois tactiquement spectaculaires mais au bout du compte stratégiquement désastreux. Si les unités « stars », comme les bataillons d’assaut et les divisions d’attaque de 1918, les divisions de Panzers, de Panzer grenadiers ou de parachutistes de la Seconde Guerre mondiale ont suscité, et suscitent toujours, beaucoup d’attention, les unités qui les suivaient nettement plus nombreuses et de plus en plus médiocres au fur et à mesure que s’effectuait la différenciation ont suscité beaucoup moins d’intérêt.

Pourtant, une fois survenus l’échec et l’usure des divisions d’attaque allemande en 1918, cette deuxième armée allemande, dite « de position », s’est effondrée de juillet à novembre 1918. En 1944-1945, malgré parfois des échecs face aux unités d’élite allemande, en Normandie ou pendant la bataille des Ardennes, les unités américaines auront détruit bien plus d’unités allemandes que l’inverse. Trop jouer du particulier au détriment du général donne des résultats tactiques, parfois opérationnels. Les combats de Sedan en mai 1940 en sont un bon exemple mais derrière les chevauchées de Panzer, le niveau moyen de toutes les autres unités allemandes, notamment d’infanterie était supérieur à celui de leurs adversaires et c’est probablement cet élément-là qui a surtout fait la différence.

La matrice tactique

Car on l’oublie parfois mais l’efficacité d’une unité de combat n’est pas intrinsèque mais relative à un ennemi. On peut raisonner en contrat de déploiement de forces (« être capable de déployer X hommes et Y avions de combat à tant de kilomètres et pendant tant de temps ») mais au bout du compte, il s’agit d’affronter des unités de combat ennemis. Plus exactement, il s’agit de confronter des systèmes tactiques différents. Lorsque ces systèmes sont connus et évoluent lentement comme l’armée du Pacte de Varsovie par exemple, on peut prendre le temps de concevoir des modèles de forces en miroir (en gardant quand même à l’esprit que la confrontation réelle engendrera sans aucun doute des surprises).  La difficulté survient lorsque, sans prévenir, l’ennemi change ou alors que l’on change soudainement d’ennemi.  

En juin 1967, les brigades et bataillons israéliens écrasent en deux jours les forces égyptiennes dans le Sinaï. Six ans plus tard, au bout de deux jours de combat de la guerre du Kippour, ce sont plutôt les bataillons blindés israéliens qui ont été étrillés. Entre temps, les Egyptiens sont montés en gamme sans que l’armée israélienne ne le prenne en compte. Plus exactement, ils se sont adaptés à un adversaire particulier qu’ils ont bien étudié. Les Egyptiens ont conçu un plan d’opération cohérent avec l’objectif stratégique politique poursuivi et modelé les unités tactiques pour qu’elles s’accordent avec ce plan.

Pour opérer ce modelage, ils ont analysé la matrice des capacités (combat direct à distance, combat rapproché, appuis indirects, soutien indirect) de leurs unités face à celles de leur adversaire et reconfiguré leurs unités en conséquence de façon à réduire leurs points faibles et accentuer les points forts. Ils ont, grâce à l’aide soviétique, doté les unités anti-aériennes de moyens modernes, formé des unités d’infiltration (commandos) et durci défensivement les unités d’infanterie, en particulier en les équipant de moyens antichars, lance-roquettes et lance-missiles. A l’époque où les Américains développaient l’entrainement hyper-réaliste, les Egyptiens ont inventé l’ultra-préparation. L’opération prévue (qui impliquait 200 000 hommes, 1 600 chars et 1 900 pièces d’artillerie) a été répétée grande nature 35 fois. Chacune de ses branches particulières, jusqu’aux échelons les plus bas a été vue et revue des centaines de fois (6). La connaissance très précise, jusqu’à l’individu, de son rôle dans le plan constituait en soi un système de commandement performant.

Au bilan, comme à chaque fois que l’on fait un saut en gamme face à un adversaire immobile, le résultat a été spectaculaire. Les bataillons blindés israéliens qui se sont lancés à l’assaut immédiatement après le franchissement du canal de Suez par les Egyptiens ont tous été mis hors de combat. En quelques jours, les Egyptiens ont détruit ou gravement endommagés bien plus de chars que n’en compte actuellement l’ordre de bataille français.

Tout cela a parfaitement fonctionné jusqu’à ce que les Egyptiens décident du sortir du plan d’opération initial alors que les Israéliens avaient réfléchi à leur tour à la matrice des capacités et reconfiguré leurs propres unités en quelques jours seulement.
 (à suivre)

[1] Training Superiority & Training Surprise, Report of the Defense Science Board, 2001.
[2] David E. Johnson, Hard Fighting, RAND corporation, 2014.
[3] Peter R. Mansoor, The GI Offensive in Europe, University Press of Kansas, 1999. Michael D. Doubler, Closing With the Enemy: How Gis Fought the War in Europe, 1944-1945, University Press of Kansas, 1994.
[4] Stephen P. Rosen, Winning the Next War, Cornell University Press, 1994.
[5] Trevor N. Dupuy, Understanding War: History and Theory of Combat, Nova Publications, 1987. 
[6] John Lynn, De la guerre : Une histoire du combat des origines à nos jours, Tallandier, 2006. Pierre Razoux, La guerre du Kippour d'octobre 1973, Economica, 1999.